La Porte de la BrèchePendant les Guerres de religion opposant catholiques et protestants ( XVIe siècle), Saint-Emilion était encore une cité fortifiée de remparts et percées de six portes. L’une d’entre-elles, la Porte Brunet, prit à cette époque le surnom de « porte de la brèche » . En voici, selon Maurice Graterolle la raison qui n’est autre qu’une querelle entre Catherine de Médicis et Henri de Navarre :
« Il arriva qu’un marchand huguenot qui était venu à Saint-Emilion y eut sa boutique pillée à raison de son protestantisme. On s’en plaignit à la reine qui déclara la prise bonne, attendu que Saint-Émilion n’était pas dans le rayon où la trêve avait été consentie. Le bon Henri se fâcha. « Mon Dieu, dit Médicis, voilà bien du bruit pour une boutique. » Pour se venger, Henri envoya de Sainte-Foy, la nuit suivante, Sully et quelques autres officiers. Ces derniers ayant attaché à une tour un saucisson (long rouleau de toile rempli de poudre auquel on mettait le feu), celui-ci en éclatant fit une large brèche par laquelle entrèrent les assaillants. Les habitants de Saint-Émilion, réveillés en sursaut, n’opposèrent aucune résistance ; Sully prit possession de la ville et châtia sévèrement ceux qui avaient maltraité le marchand huguenot. Mais l’explosion du saucisson avait été si forte qu’elle fut entendue à Coutras. La reine se fâcha à son tour et le roi lui rappela sa réponse de la veille. Comme elle continuait à élever la voix, Henri, impatienté lui répondit : « Mon Dieu ! Voilà bien du bruit pour un saucisson ! » »
La légende est bien amusante mais lorsqu’on se rend sur place, on ne peut que constater l’absence totale de brèche aux alentours de la porte : les remparts offrent leurs belles pierres et leur assise ne semble pas avoir souffert d’explosion depuis le XIIe siècle.
C’est dans les Economies royales, sous la plume des secrétaires de Sully, qu’il faut chercher l’explication de la légende :
« Deux heures avant jour, on se trouva à un quart de lieue de Saint-Emilion, où ayant mis pied à terre, vous marchâtes par un profond vallon et arrivâtes sans alarmes près des murailles. Celui qui menait le dessein marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses, lesquelles ils fourrèrent dans une assez grosse tour, par deux canonnières assez basses qui étaient en icelle ; auxquelles saucisses le feu ayant été mis, le tout s’entrouvrit, de sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel tintamarre qu’il fut entendu jusqu’à Coutras ; laquelle occasion fut aussitôt embrassée par tous vous autres qui étiez couchés sur le ventre, départis en trois bandes, chacune composée de vingt hommes et soixante arquebusiers, et après eux, venait encore M. de Roquelaure avec soixante hommes armés, pour demeurer dehors et subvenir aux accidents qui se pourraient présenter. Vous entrâtes dans la ville sans aucune opposition et ne rencontrâtes que deux troupes qui, ayant tiré quelques arquebusades, se retirèrent. Bref, il n’y eut que quatre hommes de tués de ceux de la ville, et six ou sept de blessés ; et de votre côté, deux soldats tués et trois ou quatre blessés ; puis tous les habitants se renfermèrent dans leurs maisons, sans faire plus aucune défense ; puis on s’employa au pillage, où les gens de guerre, et surtout les voisins du lieu, s’employèrent comme « braves Gascons » . »
Cette tour aux deux canonnières (comprenez bouches à feu ) désigne probablement le châtelet qui protégeait la porte Brunet, aujourd’hui disparu mais dont on voit encore les socles taillés dans la roche. Mais un mystère demeure à la lecture de ce récit : comment se fait-il que, une fois le châtelet détruit, la porte Brunet elle-même ne semble pas avoir fait obstacle ?
Source :
* Graterolle, Maurice, Une ville curieuse (Saint-Emilion), Bordeaux, Feret & fils, 1892.
* Batz-Trenquelléon, Charles de, Henri IV en Gascogne ( 1553-1589), H. Oudin, 1885.
Photo : la porte Brunet sous la neige.
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