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Autour de l’Arbre de Vie

La fin de l’été s’annonce et avec elle, le passage au roux des feuilles et le début d’endormissement de la vie. Avant de plonger dans les nostalgies que suscite l’arrivée de l’automne, rendons hommage à la nature qui va s’assoupir et en particulier aux arbres dont le souffle est celui de la vie à l’état pur.



Illustration de Patricia GRANGE
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L Arbre de Vie du Poète d’ici

Le poirier

Il avait plu toute la nuit. Au matin, la pluie avait cessé mais le ciel restait couvert et l’air brumeux. Dans le verger qui fait face à la baie vitrée derrière laquelle je m’étais installé pour lire, émergeait la forme parfaite d’un petit poirier avec ses dernières fleurs blanches. Ma radio était allumée mais je n’écoutais pas vraiment. L’émission en cours était consacrée à un spectacle amateur organisé par des lycéens à partir du Banquet de Platon.

À un moment, une des lycéennes prononça le mot amour. L’intonation inouïe et la clarté de sa voix donna soudain à ce mot galvaudé s’il en est comme un sens nouveau. Je regardais toujours le petit poirier enveloppé de brume mais soudain la perception que j’en avais se trouva modifiée. Je n’étais plus le spectateur un peu distrait qui regardait l’arbre à distance mais – comment l’exprimer autrement – il n’y eut plus, d’un seul coup, l’arbre et moi, mais une seule et même ’chose’. Il n’y avait plus ni moi ni l’arbre, mais un même moi.

Que l’on ne se méprenne pas : il n’est pas question de fusionnement, ni de confusion. Pour qu’on puisse parler de fusion, il faut qu’il y ait, au départ, deux éléments distincts (êtres ou entités : deux sujets, deux objets, un sujet et un objet, un peintre et son paysage…) Le langage échoue à rendre compte de ce type de perception. En les nommant, il distingue des personnes et des choses, des sujets et des objets. C’est à la grammaire de régler les rapports entre eux. Un seul mot – moi – semble échapper à la grammaire. Il contient le langage tout entier mais lui reste étranger.

Dans ce passage inépuisable d’Enfance, Nathalie Sarraute décrit la difficulté qui est la sienne pour rendre compte de l’ineffable. Au fur et à mesure qu’elle avance dans cette longue ’phrase’ tâtonnante, la phrase elle-même se défait. Elle était assise sur un banc au jardin du Luxembourg. Son père lui lisait un conte d’Andersen semble-t-il.

« Je venais d’en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleur le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d’un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu… quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi ? quel mot pour s’en saisir ? pas le mot à tout dire : ’bonheur’, qui se présente le premier, non pas lui… ’félicité’, ’exaltation’ sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas… et ’extase’… comme devant ce mot ce qui est là se rétracte…’Joie’, oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques, roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ? … de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi. »


Emmanuel Hocquard, Les Coquelicots, une grammaire de Tanger III, coll. \\\\\\\\
L Arbre de Vie du Poète d’ailleurs

Poème

Il est dans la campagne une science que je ne sais
pas lire, quand la pluie commence à tomber
avec la monotonie du soir et que son bruit
interrompt le silence qui croît sur
la pelouse, quand les oiseaux ne
chantent pas. J’effeuille ses pages,
entre le sentier et la roselière
qui cache la rive presque sèche ; et
une logique d’équations automnales
me ravit la lumière qui entrouvrait un
désir d’été, comme si la nuit
était arrivée pour rester. Mais quand
je ferme le livre et que j’oublie que
les choses naissent de cette science ancienne,
l’arbre ouvre une seconde fois ses branches
pour m’accueillir, et je récolte le fruit
du passé pour sentir dans la bouche,
encore une fois, le jus de la vie.


Nuno Júdice (Portugal), Le Mystère de la beauté, Éditions Potentille, 2011
La Parole du Sage

« Celui qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutilement.»

Proverbe indien
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